Les Moules

par André L. Martel, Docteur ès sciences, plongeur autonome et biologiste de la vie aquatique, Musée canadien de la nature, Ottawa.

Vous avez probablement déjà constaté la présence de coquilles vides sur le bord d’un lac ou d’une rivière. En observant de plus près, particulièrement sur une plage ou près d’une rampe de mise à l’eau, peut-être avez-vous également remarqué à ces endroits des moules, vivantes celles-là, à demi enfouies dans le sable au fond de l’eau. Mais saviez-vous qu’il existe un grand nombre d’espèces différentes de moules d’eau douce? Et que le Canada est un des pays où on en retrouve le plus – un total de 55? Seulement dans la rivière des Outaouais et ses tributaires, les scientifiques en ont inventorié 17 espèces, certaines qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. En comparaison, dans toute l’Europe, on n’en compte que 12 espèces!!

Photo d’une lampsile cordiforme

Une lampsile cordiforme (Lampsilis cardium) adulte, une espèce très courante dans la rivière des Outaouais. La photo a été prise à 5 km en aval du Parc provincial de Fitzroy.

Cet animal joue un rôle important dans l’écosystème aquatique. C’est un organisme filtreur, c’est-à-dire qui se nourrit de fines particules en suspension – algues, bactéries et détritus – en filtrant l’eau qu’il aspire dans sa coquille. Chaque moule peut filtrer plus de 50 litres par jour! Collectivement, c’est donc d’une véritable « usine de filtration » qu’il s’agit, laquelle contribue à purifier l’eau des lacs et des cours d’eau où vivent ces organismes. Ce processus de filtrage se fait à partir du mois d’avril jusqu’à novembre (certaines espèces filtrent l’eau aussi en hiver, sous la glace). Mouillez-vous les pieds et rapprochez-vous-en pour les voir à l’œuvre, la coquille entre-ouverte en forme de siphon, alors qu’ils filtrent l’eau et se nourrissent en même temps.

Lampsile cordiforme femelle simulant la forme d’un poisson

Lampsile cordiforme (Lampsilis cardium) femelle, même localité que la photo précédente. À remarquer la forme de poisson (yeux, profil allongé) qui joue le rôle de leurre.

Les moules exercent une autre fonction importante : l’oxygénation des sédiments dans le lit d’un lac ou d’une rivière. Un pied musculeux permet à l’animal de se déplacer en creusant et en remuant le gravier, le sable ou l’argile, ce qui stimule l’activité d’autres formes de vie dans le fond de l’eau. (Ils jouent donc un rôle similaire à celui des vers de terre dans notre jardin!) En se déplaçant, ils forment des sillons étroits et peu profonds.

Autre aspect fascinant de la vie d’une moule : son cycle de reproduction. La moule femelle conserve ses œufs dans une enveloppe spéciale rattachée aux lamelles branchiales. Les œufs se transforment ensuite en embryons (une forme de larve) de la dimension d’un grain de sable. Ces embryons sont libérés dans l’eau, et cherchent alors à se fixer aux branchies et aux nageoires des poissons – c’est là qu’ils arriveront à maturité. Le poisson est donc un vecteur de dispersion. Certaines espèces, comme la lampsile cordiforme (Lampsilis cardium) (figures 1-3), vont même jusqu’à leurrer une cible : chez la femelle, la partie extérieure a l’apparence d’un poisson, incluant des yeux et des nageoires (figures 2,3) ! La cible s’en rapproche, attirée par cet étrange congénère. La moule émet alors un nuage d’embryons. Certains arriveront à s’ancrer au poisson et auront droit à une croisière gratuite! Après quelques semaines (quelques mois pour certaines espèces), ces embryons, encore de taille réduite, auront atteint le stade juvénile, et se laisseront tomber dans le fond de l’eau, où ils commenceront leur propre cycle de vie.

Lampsile cordiforme en partie enfouie dans les sédiments

Lampsile cordiforme (Lampsilis cardium) en partie enfouie dans les sédiments. On distingue l’ouverture en forme de siphon par où elle filtre l’eau. Rivière des Outaouais.

Cette grande diversité dans la population de moules d’eau douce se butte à des obstacles de taille : pollution et changements environnementaux. Pourtant, elle est précieuse, puisqu’elle a une incidence directe sur la faune aquatique de la rivière. Sa préservation est dans l’intérêt de tous.

 

 

 

Un elliptio de l’Est

Un elliptio de l’Est (Elliptio complanata) adulte, autre moule très commune dans la rivière des Outaouais. Cette photo a été prise près de McLaren’s Landing sur la rivière des Outaouais.

Si la présence de moules à l’endroit que vous fréquentez vous embête (nu-pieds, c’est plutôt désagréable quand on marche dessus!), vous n’avez qu’à les déplacer d’une cinquantaine de mètres. Cela peut se faire à la main – elle ne présente aucun risque et ne sont pas gluantes – ou avec un râteau. N’étant pas de grands voyageurs, elles n’y retourneront probablement pas. Par contre, si vous voulez carrément vous en débarrasser, il faudra être systématique et répéter l’opération plus d’une fois durant l’année, avec masque et tuba si vous en avez (ce qui peut rendre la chose divertissante). Soyez tout de même prudent : il faut être bon nageur et accompagné d’un partenaire. Méfiez-vous aussi des courants forts et des bateaux qui passent tout près. Durant ce travail, ne laissez pas les moules trop longtemps hors de l’eau. Elles sont sensibles à la chaleur et supportent mal l’air libre – elles pourraient suffoquer. Relâchez-les délicatement dans une profondeur de 1-3 mètres, à une bonne distance de la berge, où elles pourront reprendre leurs activités.

La qualité de l’eau dans la rivière des Outaouais dépend de ces filtreurs naturels. Ne les négligeons pas.

Quatre elliptios de l’Est

Quatre elliptios de l’Est (Elliptio complanata), Fitzoy Harbour, sur la rivière des Outaouais.

 

 

 

 

 

A. Martel, plongeur autonome et biologiste

Le biologiste André Martel, du Musée canadien de la nature, en tenue pour aller photographier les moules sous l’eau dans leur habitat naturel. Photo prise au Parc provincial de Fitzroy, près du débarcadère.

Les photos dans cet article sont de l’auteur (avec la permission du Musée canadien de la nature, Ottawa, Canada).