FAQ sur le barrage de Carillon et l’anguille d’Amérique

À l’automne 2020, il a été annoncé que le barrage de la centrale de Carillon, considéré comme étant la plus importante entrave à la migration des anguilles d’Amérique dans le bassin versant de la rivière des Outaouais, allait subir d’importants travaux. Nous avons répondu à une série de questions pour vous mettre au fait de la relation entre le barrage et cette espèce de poissons menacée dans notre bassin versant.

Qu’est-ce que la centrale de Carillon et où est-elle située?

Carillon est une centrale hydroélectrique au fil de l’eau opérée par Hydro-Québec. Elle se situe sur la rivière des Outaouais, à un peu plus de 100 km en aval de la région de la capitale nationale et tout juste en amont de Rigaud et d’Oka. La centrale est interprovinciale; ses turbines se trouvent du côté du Québec alors que son évacuateur de crues est du côté de l’Ontario.

Carillon possède la plus grande puissance installée de toutes les centrales du bassin versant, avec ses 14 unités qui génèrent 753 MW, soit une quantité d’énergie suffisante pour alimenter 150 000 maisons. Étant situé près de l’embouchure de la rivière des Outaouais, le barrage fait passer un immense volume d’eau. Le débit moyen y est de 2000 m3/s et peut atteindre et même dépasser les 8000 m3/s durant la crue printanière.

Quand le barrage a-t-il été construit?

La construction du barrage s’est achevée au début des années 60, à une époque où on envisageait rarement l’intégration de passes migratoires.

Barrage de Carillon, été 2006 – pris par AerialPhotographs.ca

Quel effet la construction du barrage a-t-elle eu sur la population d’anguilles d’Amérique dans le bassin versant?

Depuis l’arrivée du barrage, la population d’anguilles d’Amérique de la rivière des Outaouais s’est effondrée, subissant une diminution de 99 %. Il y a plusieurs facteurs qui expliquent ce déclin, mais les experts et expertes du domaine s’entendent pour dire que les barrages, en particulier celui de la centrale de Carillon pour ce qui est de la population de la rivière des Outaouais, sont les principaux responsables.

Pourquoi les barrages ont-ils un tel impact sur les anguilles?

L’anguille d’Amérique est un poisson migrateur catadrome; elle fraie dans l’océan (la mer des Sargasses) et passe sa vie d’adulte en eau douce. Les barrages nuisent à la migration des poissons dans une direction comme dans l’autre. Vers l’aval, une partie des poissons qui tentent de retourner vers l’océan ne survivent pas au passage dans les turbines. Il est difficile de connaître le pourcentage exact des poissons qui meurent à la centrale de Carillon, mais on estime qu’il s’agit d’environ 20 %.

Ce qui est peut-être encore plus alarmant, c’est l’impact que le barrage a eu sur la migration en amont des jeunes anguilles tentant de remonter la rivière des Outaouais. En fait, c’est tout simplement impossible. Il s’agit du premier barrage que les anguilles rencontrent en atteignant la rivière des Outaouais et celui-ci est pratiquement infranchissable étant donné l’absence d’une infrastructure permettant le passage des anguilles (c’est-à-dire une passe migratoire).

Y a-t-il eu des efforts pour limiter ces répercussions?

Oui, mais c’est loin d’être suffisant. Nous devons faire mieux.

Depuis plusieurs années, les gouvernements du Québec et de l’Ontario, en partenariat avec Hydro-Québec et d’autres collaborateurs (y compris Garde-rivière des Outaouais) mènent un programme de transfert des anguilles, qui vise à capturer environ 400 anguilles dans le fleuve Saint-Laurent et à les marquer pour ensuite les transporter en amont du barrage et les relâcher dans la rivière des Outaouais. Nous reconnaissons l’importance de cette mesure, mais c’est une approche temporaire. Ce n’est pas une solution durable, car elle ne permet pas le passage d’un nombre suffisant d’anguilles pour mener à un rétablissement considérable de la population.

Transfert des anguilles, été 2017

De plus, le gouvernement du Québec promet un plan d’action pour guider le travail de rétablissement depuis plusieurs années. Ce plan n’a toujours pas été publié. Nous attendons avec impatience de connaître les mesures proposées pour répondre au déclin sans précédent de l’anguille d’Amérique.

Il y a quelques années, l’Ontario a publié sa Stratégie de rétablissement pour l’anguille d’Amérique, laquelle offre un aperçu de ce qu’il compte faire pour protéger et rétablir l’espèce, y compris de « restaurer de manière stratégique l’accès à l’habitat au sein de l’aire de répartition historique de l’anguille d’Amérique », qui comprend clairement la rivière des Outaouais.

Sachant qu’une passe migratoire permettrait de limiter les conséquences du barrage sur la migration, pourquoi n’y en a-t-il toujours pas?

Nous nous posons la même question! Voici les trois raisons que mentionnent habituellement les autorités.

  1. Coût
    L’installation de passes migratoires peut être dispendieuse, dans les millions de dollars pour une grande structure. Bien que l’argument du prix soit souvent amené, à notre connaissance, Hydro-Québec n’a jamais fait l’exercice d’estimer le coût de l’installation d’une passe migratoire à anguille à Carillon.
  2. Espèces envahissantes
    Nous avons entendu des autorités que l’effet de barrière du barrage comporte des avantages, car il empêche les espèces envahissantes comme la carpe asiatique d’entrer dans le réseau de la rivière des Outaouais. Nous ne nions pas ce fait, mais ce n’est certainement pas un argument pour s’opposer à l’installation d’une passe migratoire! Il se trouve que l’on connaît la biologie des anguilles suffisamment bien pour qu’il soit possible de concevoir des passes migratoires qui permettent le passage des anguilles, mais empêchent celui des espèces envahissantes. (Nous savons par exemple que l’anguille peut grimper des pentes beaucoup plus abruptes que les autres poissons.)
  3. Remise en question de la nécessité
    Jusqu’à présent, le gouvernement du Québec a remis en question l’utilité de permettre aux anguilles de migrer dans le réseau de la rivière des Outaouais. Nous avons entendu de nombreux arguments à cet effet. L’un d’entre eux est que le nombre d’anguilles qui tentent de migrer dans la rivière des Outaouais est désormais si faible qu’il ne vaut pas la peine d’investir dans des mesures de rétablissement de l’anguille ailleurs au Québec. À cela, nous répondons ceci :
    • Premièrement, le nombre d’anguilles dont la migration est freinée par le barrage de Carillon est actuellement inconnu (les dernières données datent d’il y a au moins 10 ans). Garde-rivière des Outaouais a proposé de mener—et de financer—une nouvelle étude à ce sujet, mais malheureusement le gouvernement du Québec ne nous a pas donné l’autorisation.
    • Deuxièmement, ce nombre est presque assurément bas, mais c’est précisément parce que le barrage a entraîné le déclin de la population! En ne réglant pas le problème à sa source, on ne fait qu’entretenir un cercle vicieux qui mènera à la disparition des anguilles du bassin versant de la rivière des Outaouais.

Pourquoi faut-il réclamer maintenant une passe migratoire à Carillon?

Le moment idéal pour ajouter une infrastructure permettant le passage des poissons est lorsque le barrage est en rénovation. Hydro-Québec procède à de grands travaux de rénovation sur le barrage au coût de 750 millions $. (Pour mettre ce montant en contexte, le total du budget annuel du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec [MFFP] est considérablement plus petit, soit de 564 millions $). L’occasion ne se représentera pas de si tôt de consacrer une petite partie des coûts de rénovation à l’installation d’une passe migratoire permanente. Une telle amélioration permettrait de rétablir la population d’anguilles. La prochaine fois qu’une telle conjoncture se présentera, il sera peut-être trop tard.

Une passe migratoire pour les anguilles à la centrale des chutes de la Chaudière, automne 2018

5 responses to “FAQ sur le barrage de Carillon et l’anguille d’Amérique”

  1. Gabriel Fugulin dit :

    Protéger la bio diversité c’est protéger notre milieu de vie; donc assurer notre survie et celle des prochaines générations.
    Au vu de la CoVid, le gouvernement devrait comprendre qu’il est essentiel de protéger tout ce qui alimente globalement notre garde-manger !

  2. Carole dit :

    Comment peut-on exercer des pressions pour que la passe migratoire soit construite?

    • Matthew Brocklehurst dit :

      Bonne question Carole! Nous allons bientôt annoncer une façon pour le public de s’impliquer dans cette campagne. Notre infolettre sera le moyen le plus rapide d’en entendre parler une fois qu’elle aura été annoncée.

  3. Lucie Massé dit :

    Les anguilles d’Amérique sont moins populaires que les gros mammifères marins ! Pourtant l’anguille a longtemps nourri les populations côtières de Bas St-Laurent. Aujourd’hui on ne voit presque plus de fascines dans cette région du Québec. ‘Hydro-Québec ne semble pas vouloir faire d’effort pour la protection de cette espèce. Le ministère de ll’Environnement du Québec et/ou Pêches et Océans Canada ont-ils le pouvoir de proteger l’anguille d’Amérique ?

  4. Nathalie Bastien dit :

    Merci de la qualité de l’information que vous nous avez transmis sur le sujet, c’est très apprécié. Je suivrai avec attention les suggestions de pression et d’implication dans ce dossier.

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